Les accidents de la route en Egypte : Une nouvelle approche pour un ancien problème de santé publique.
Les accidents de la voie publique sont l’une des principales causes de décès dans le monde (1). On estime à 1,3 million, le nombre de tués sur la voie publique chaque année dans le monde . C'est-à-dire l’équivalent du nombre de décès mondial par tuberculose en 2006(2) ou la population totale du Gabon en 2008(3) . Alors que personne ne resterait insensible à une catastrophe contemporaine qui réduirait à l’impuissance tous les efforts pour ravager un pays d’un million d’habitants en l’espace d’un an, la mort donnée à des milliers de femmes et d’hommes sur les routes à l’échelle de la planète, ne suscite pas encore dans les débats publics l’intérêt qu’elle requiert.
La quasi-absence de débats sur les accidents de la route au sein des préoccupations de santé publique dans les pays émergents et en développement devient une insuffisance énorme des politiques de développement du fait du fardeau que représentent les traumatismes de la route sur nos systèmes de santé aux ressources déjà précaires et les économies des pays.
Le poids socioéconomique des traumatismes de la route interpelle les consciences collectives et les pouvoirs publics sur la pertinence des interventions qui visent la réduction des décès par pathologies si plus d’un million(4)de gens « mis à l’abri de la tuberculose, du SIDA et autres paludisme » doivent périr chaque année dans les pays du sud pour fait d’accidents de circulation, une cause de décès pourtant évitable.
La question mérite d’être examinée à cause du rôle irremplaçable du secteur des transports et activités connexes dans les politiques de consolidation des économies des pays en développement et émergents. Ce secteur en plein essor semble, à mon avis, porter un rôle ambigu quant à sa contribution au progrès socio-économique de la planète. Si rien n’est fait, selon l’organisation mondiale de la santé, les accidents de la route passeront de la 9ème à la 5ème place des principales causes de décès dans le monde d’ici 2030(5) alors que le VIH/SIDA ira de la 6ème à la 10ème place. Autrement dit, d’ici vingt ans les accidents de la route feront à eux seuls plus de morts que le SIDA et la tuberculose réunis. D’où la nécessité d’initier et de mettre en œuvre des mesures éclairées dans un cadre global de sécurité et de prévention routières dans les pays, potentielles cibles de ce crash socio économique qui se pointe à l’horizon. Il est donc impératif que les pouvoirs publics des pays du Sud, réfléchissent à un dispositif capable de sortir la route de son rôle paradoxal d’acteur et de bourreau du progrès économique et humain.
Un accident mortel de la route a toujours causé d’importants dégâts humains et matériels, donc la destruction de facteurs de production. C’est pourquoi ma réflexion actuelle qui se focalise sur la situation de la sécurité routière en Egypte, loin d’être une piètre dénonciation de phénomènes conjoncturels porteurs de catastrophes sur les routes égyptiennes, s’inscrit dans la dynamique de contribuer au débat sur la sécurité routière au niveau de ce pays et du reste du continent dans la perspective d’anticiper sur la projection apocalyptique mais raisonnable de l’organisation mondiale de la santé sur les accidents de la route d’ici 2030.
A mon entendement, c’est une démission collective de notre charge d’humanité que de continuer à tolérer des pertes en vies humaines pour des causes de décès évitables. Et les décès pour fait d’accidents de la route s’inscrivent parfaitement dans ce registre.
Si la question de la sécurité routière en Egypte comme dans la plupart des pays à économies émergentes et en développement, n’est pas trop alarmante, elle est encore moins innocente.
Chaque année quelque 6000 personnes trouvent la mort et plus de 30.000 sont blessées dans les accidents de la route en Egypte(6) .
Six mille (6000) personnes, ce n’est peut être pas trop parlant comme chiffre mais c’est aussi 30 crash d’avion transportant chacun 200 passagers. Ça ressemble maintenant à quelque chose ? Et pourtant c’est la quantité de gens qui passent chaque année de vie au trépas dans les traumatismes de la route en Egypte, laissant derrière eux désolations et peines dans les familles et la société. Une situation qui prouve à suffisance que l’Egypte est l’un des pays les moins sûrs en matière de sécurité routière au monde.
La situation de la sécurité routière égyptienne et les conséquences inhérentes suscitent des inquiétudes même au delà des frontières du pays. C’est ainsi que le 02 Juillet 2009, l’attachée de presse de l’Union russe de l’industrie du tourisme, Irina Tiourina avait annoncé à Moscou que l’Egypte détient depuis 2006, le record du nombre d’accidents de la voie publique impliquant les touristes russes. Elle poursuivait et enfonçait « Entre 2006 et les 6 premiers mois de 2009, le plus grand nombre d'accidents arrivés aux touristes russes en vacances à l'étranger a été enregistré en Egypte. Ce pays est le leader incontestable pour le nombre d'accidents impliquant des Russes (31 accidents, soit 201 morts ou blessés(7) ».
Ce qui interpelle tout de suite dans cette remarque est le lien qui est fait entre les accidents intervenus en terre égyptienne et le secteur touristique qui reste un pilier sensible du produit intérieur brut en Egypte. Un tel rapport entre les faits pose d’abord un problème de développement et ensuite de santé publique et nécessite des interventions efficaces pour sécuriser et crédibiliser le flux routier dans ce grand et beau pays de tourisme.
La corrélation entre les faits et la provenance russe des accidentés peuvent prêter à confusion quand on s’en remet aux statistiques des accidents de circulation et dégâts collatéraux qui attribuent à la Russie la place de leader mondial(8) .
L’analyse brute des accidents dans lesquels sont impliqués les touristes russes en vacance en Egypte sur la période rapportée par l’attachée de presse de l’Union russe du tourisme, conclurait à une transposition des facteurs d’accidents liés à l’homme « russe » sur le théâtre routier égyptien. Mais cette interprétation des faits, piégée par la facilité, manquerait de pertinence en ce que rien ne prouve que ce fût les russes eux-mêmes qui fussent au volant au moment des faits, encore qu’ils ne fussent pas concernés par la totalité des accidents intervenus en Egypte au cours de la période indexée. C’est pour dire que les réalités du flux circulatoire des routes égyptiennes conjuguent un ensemble de facteurs d’accidents dont les plus importants doivent être identifiés et convertir en mesures correctives dans un programme global de sécurisation des axes routiers.
Il s’agit en fait de réaliser une analyse systémique de l’ensemble des facteurs favorisant les accidents depuis l’approche étatique de la sécurité routière jusqu’aux causes directes qui portent les situations de crises sécuritaires déplorées sur les routes en Egypte. Des solutions fragmentaires à titre du durcissement du code de la route comme l’avaient fait les autorités égyptiennes en Août 2008(9)pour discipliner les usagers de la route, ne pourront solutionner l’inquiétante question de l’imprudence sur les routes en Egypte. Pour toute réponse à une journaliste qui interpella un conducteur de taxi qui venait de brûler les feux tricolores dans un endroit envahis par les piétons, ce dernier lui lança avec indifférence : « Quelle est la sanction maximale que je risque si je renverse une personne 500 LE ? Un an de prison ? Ce n’est pas grave ».
Cette réponse d’une saisissante profondeur pose d’emblée toute la problématique de la sûreté de la route en Egypte et justifie aisément pourquoi 93 pour cent des accidents routiers de ce pays sont dus à l’imprudence humaine(10. Les accidents de la route ne sont que l’aboutissement logique d’une conjonction de situations et faits n’ayant pas tous leur source dans le trafic routier et qu’aucune loi fut-elle répressive, ne pourra régler d’un coup de baguette magique. D’où la pertinence de l’approche systémique du problème.
L’excès de vitesse par exemple qui est l’une des principales causes des accidents routiers, est une réalité vécue et partagée en milieu urbain en Egypte, en dépit des textes qui régissent la limite de vitesse en fonction des lieux. Et les conducteurs de taxis y sont zélés même si ce comportement est également observé dans les rangs des autres usagers de la voie publique.
Les indicateurs tangibles des excès de vitesse sur les axes routiers en milieu urbain, lieu par excellence des catastrophes routières en Egypte, sont les décélérations subites, les arrêts brusques et autres virements spectaculaires sur le côté par les taximen à l’appel ou à la recherche d’un client. Lesquels mouvements s’effectuent le plus souvent sur un simple coup d’œil dans le rétroviseur sans aucune autre mesure complémentaire pour sécuriser le mouvement collectif.
Ces excès de vitesse liés à l’activité des taximen cachent peut être l’important problème de stress au travail qui est lui-même générateur d’accidents de travail et par ricochet d’accident de circulation. C’est pourquoi, vu la masse de gens qui s’investissent dans la conduite de taxi en Egypte, je pense qu’il serait pertinent que les politiques de sécurisation des axes routiers partent de la recherche des déterminants sociologiques de l’imprudence chez les taximen égyptiens. Ce faisant, les pouvoirs publics sauront les leviers sur lesquels ils devront intervenir pour inverser la tendance des drames de la route.
C’est bien de limiter la vitesse par la prise des textes portés à la connaissance de tous avec des menaces de sanctions punitives. Malheureusement, il ne suffit pas de savoir ce qui est bien pour le faire. Le cas du conducteur de taxi cité plus haut l’illustre bien. S’il choisit délibérément de passer 12 mois en prison au lieu d’attendre une ou deux minutes dans les feux tricolores, il y a un problème dont la solution dépasse les menaces de sanctions d’un code de la route. Pour obtenir de lui le changement de comportement favorable à la sûreté de la route, il faut aller à la rencontre de ce problème, le connaitre, identifier ses déterminants et les solutions qui les suppriment.
L’action ou la non-action de l’homme sont régies par des facteurs qui les facilitent ou les bloquent. C’est en cela qu’il est difficile d’obtenir de lui un changement de comportement dans le style télécommande - poste téléviseur.
Contrairement à l’analyse de nombreux observateurs qui imputent la responsabilité des accidents de la voie publique en Egypte à un défaut de planification de la sécurité routière (insuffisance de feux tricolores, dos d’ânes mal disposés, débordement des forces de sécurité publique dans l’organisation de la circulation etc.) qui restent des problèmes de sécurité routière communs à l’ensemble des pays à économies émergentes ou en développement, j’approche autrement la question de la sûreté de la route en Egypte. Et cette approche tient sa légitimité du fait que la plus grande partie (93 pour cent) des accidents de route intervenus dans ce pays, sont dus à des erreurs humaines. C’est dire que l’homme est à la fois acteur et victime de ce problème. Alors comment pourrions-nous envisager des solutions efficaces et durables par des mesures qui le menacent ou qui n’accrochent pas son intérêt ?
Le souhait des pouvoirs publics égyptiens de durcir dernièrement le code routier en réponse à l’allure inquiétante des accidents de la route, n’est nullement de percevoir les contraventions dues pour non respect de textes, ni de remplir les geôles égyptiennes de contrevenants au code de sécurité routière. Il s’agit bien de protéger l’usager et acteur de l’insécurité routière. Il faut donc concevoir et mettre en œuvre la politique de la sûreté routière avec et pour lui. Une autre approche de la question échouera parce qu’elle sera perçue comme une menace dans laquelle l’usager de la route ne sera pas partie prenante.
Si la situation demeure telle qu’elle se présente aujourd’hui, les accidents de la route risquent dans les années qui viennent, de ravir la vedette aux maladies cardiaques en prenant la première place de pourvoyeur de morts en Egypte. Dans cette position ils deviennent du coup un problème de développement qui coûte déjà au pays des pertes importantes en forces de production (au moins 60 pour cent des tués sont des jeunes) et plus de 3 milliards de LE chaque année . Alors, je propose que la politique de la sécurité routière en Egypte soit réglée par une approche de programme de santé publique organisé en des projets qui ciblent et interviennent sur les faiblesses et/ou besoins de l’ensemble du système générateur des accidents de la route, partant des causes structurelles jusqu’à l’imprudence humaine dont dépend directement la grande partie des tueries sur les routes.
Si cette démarche est consensuelle, l’une des premières interventions doit porter sur l’étude du stress et ses déterminants sociologiques chez les conducteurs de taxi en milieu urbain. L’intérêt de cette étude tient au fait que le stress professionnel en soi est source d’accidents en milieu de travail et la grande partie des conducteurs de taxi en Egypte travaillent pour un patron et sont certainement soumis à des contraintes de résultats. Lesquelles contraintes peuvent occasionner chez ces travailleurs de la route, le stress qui va s’exprimer par un accident mortel rapidement affecté au compteur d’une certaine imprudence ou erreur humaine dont la source ne préoccupe à priori personne. C’est ça, le vrai enjeu de l’approche systémique de la problématique de l’insécurité routière et ses avatars en Egypte.
En mettant en place avec méthodes un programme ambitieux de sécurisation de la route qui tient compte des acteurs du secteur des transports urbains notamment les conducteurs de taxi, les pouvoirs publics égyptiens réduiront considérablement le nombre de décès pour fait d’accident de circulation. Cependant une approche systémique du problème est obligatoire. Car l’accident de la route dépend d’un ensemble de facteurs parfois d’origine lointaine qui évoluent dans la relation de cause à effets vers l’accident qui n’est que le couronnement fatal pour la victime. Pour être efficace, il convient de rechercher et d’analyser les causes des différents paliers depuis les moins évidentes jusqu’à celle dont dépendent directement les catastrophes routières.
L’insécurité routière et ses conséquences s’imposent sous nos yeux comme un problème de santé publique complexe et ancien sur lequel il faut porter un nouveau regard. Nous sommes en face d’un grand mal qui nécessite une thérapie de choc car « aux grands maux, les petits remèdes n’apportent pas de petits soulagements, ils n’apportent rien ‘’John Stuart Mill’’»
Mon analyse de la situation souffre certainement des insuffisances qui peuvent être corrigées. Aussi ses limites se basent sur le fait que les statistiques proviennent des sites internet dont la plupart cite quand même des organismes officiels égyptiens.
1http://fr.wikipedia.org/wiki/Accident_de_la_route#Statistiques.
2http://www.who.int/tb/publications/global_report/2008/key_points/fr/index.html
3http://www.indexmundi.com/fr/gabon/population_profil.html
4http://www.who.int/violence_injury_prevention/road_safety_status/report/fr/index.htmlhttp://www.who.int/violence_injury_prevention/road_safety_status/report/web_version_no_annex_fr.pdf 5http://www.ladepeche.fr/article/2008/05/01/451525-Neuf-morts-dans-l-accident-d-un-car-de-touristes-en-Egypte.html
6http://fr.rian.ru/society/20090702/122189900.html
7http://fr.wikipedia.org/wiki/Accident_de_la_route#Solutions_partielles
8http://www.radarsmaroc.com/content/view/153/34/
9http://hebdo.ahram.org.eg/Arab/Ahram/2007/6/6/enqu0.htm
10http://hebdo.ahram.org.eg/Arab/Ahram/2007/6/6/enqu0.htm